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Les dualités, dans le travail de Julia Huteau, se superposent en plusieurs niveaux de lecture. Devant une de ses pièces, il faut un temps d’adaptation au contemplateur pour comprendre l’espace que convoque l’objet, comme un noyau développant ses propres ondes gravitationnelles. Le sentiment est provoqué par un premier décalage opposant la sculpture pure, douce, terrestre, à la couleur vibrante déposée sur cette forme, qui trouble l’œil et le berce d’une illusion d’optique. Ca n’est pas pour rien si Julia s’intéresse à l’astronomie ; ses pièces ont quelque chose de ces amas d’étoiles si lointains qu’ont ne les discerne bien qu’en les regardant de côté. Mais cette dualité là est évidente, presque trop d’une certaine façon, parce qu’elle pourrait faire penser que toute la pensée artistique est là, qu’on est face à un bel objet, qu’il y a une pensée « design », agréable, certes, mais purement plastique et un peu courte à la longue.

Il n’est cependant pas anodin de s’inscrire dans un discours contemporain par le biais d’un matériau aussi primordial que la céramique. On doit voir ici la seconde dualité de la pensée de Julia Huteau, bien moins évidente que la précédente, mais bien plus fertile aussi. Issue, comme la plupart d’entre nous, d’une histoire des siècles basée sur la création de l’humanité à partir d’un morceau de glaise, ayant elle même vécue, pour un temps, dans des espaces troglodytes, s’endormant parfois aux creux des ornières de la forêt, elle sait la puissance primordiale de la matière brute, l’acidité de l’humus et l’âpreté de la craie, la douceur de la roche humide et les caresses de la mousse. Son travail provoque un besoin physique d’être touché, pris en main, comme ce sable que nos mains égrainaient inconsciemment sur les plages de notre enfance.

A toucher les sculptures de Julia, on comprend la matière vivante dont elles sont faites, leurs subtilités mais aussi leurs rudesses et failles. Jamais vous ne trouverez chez elle de pièces « parfaites », nettes, propres, immaculées et sans ratures, éraflures, fentes et bosses. Au contraire, les accidents provoqués par la technique elle même, par la mémoire qu’à la terre des gestes que l’artiste lui impose, les aléas de la cuisson, les rétractations de la pâte colorée posée sur la forme sculptée ou moulée, toute cette cuisine moléculaire provoque ce deuxième décalage, voulu mais hasardeux, rendant chaque geste indispensable mais périlleux. Unique. Fragile.

La nature est faite de toutes ces irrégularités, et le travail de Julia invoque à la fois le très lointain, le galactique fait de cosmos et de chaos, et le très proche, cette Terre qui nous a vu naître et qui, malgré tous les efforts déployés par l’artiste pour nous en faire sentir la beauté viscérale, nous verra peut-être disparaître sous le poids de notre indifférence.

Il faut voir son œuvre comme une promesse de renouveau. Comme un souvenir du futur.

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